/// REGARD : Victor Castro, architecte humaniste

03 Oct /// REGARD : Victor Castro, architecte humaniste

En novembre 2017, Batimat lance la première édition d’un ouvrage baptisé Regard sur l’Architecture, qui vise à présenter, aussi bien au public d’exposants du salon qu’aux visiteurs, des réalisations d’exception qui mettent la question de l’usage au centre du projet.

L’hôpital psychiatrique de Beaumont-sur-Oise, livré en janvier 2010, fait partie des projets publiés. Entretien avec son architecte, Victor Castro.

 


 

L’Architecture d’Aujourd’hui : L’hôpital psychiatrique de Beaumont-sur-Oise fait partie des réalisations présentées dans Regard sur l’Architecture. Que pensez-vous de cette initiative éditoriale menée par Batimat ?

Victor Castro : Excellente ! L’évolution dans la perception de l’architecture en général, mais, plus particulièrement dans l’architecture hospitalière, se fera en fonction de l’action pédagogique que nous proposons, nous, les acteurs du bâtiment.

Il est surprenant de constater que des médecins et membres du corps médical, découvrent avec étonnement l’existence d’une réponse spécifique des concepteurs à la problématique hospitalière. Pourtant, nous travaillons pour et avec eux.

Ce sont eux qui devraient exiger de réponses adaptées et innovatrices, capables d’apporter des meilleures conditions pour l’exercice de leur activité, tant au niveau des patients comme du personnel médical. Cet argument appui largement des initiatives comme celle de l’ouvrage Regard sur l’Architecture par leur contenu pédagogique et leur capacité à « communiquer ».

Notre société se confronte de plus en plus à une balance faisant peser, d’un coté les contraintes économiques toujours plus difficiles à gérer, et de l’autre, la qualité, traduite par la prise en compte du caractère « humaniste » et la recherche d’une architecture de la santé pouvant traverser le temps.

Dans un contexte de « crise » comme celui que nous traversons actuellement, la vision simpliste et à court terme serait de se laisser guider uniquement par les paramètres comptables de nos institutions : ratios, de prix de construction invraisemblables et des vieux tableaux servant de référence à la définition des surfaces et autres contraintes intégrées dans la programmation.

En architecture la bonne réponse nécessite au préalable l’établissement de la bonne question, et cette question est le programme applicable à chaque projet.

On ne peut qu’espérer que cette forme de communication apportera plus de sensibilisation, nous permettant d’avancer conjointement dans une démarche défendant les intérêts des patients, des utilisateurs et du corps médical, ainsi que le caractère humaniste de l’architecture.

 

L’Architecture d’Aujourd’hui : Sur ce projet spécifique, quel était le principal défi rencontré et comment l’avez-vous résolu ?

Victor Castro : Un seul défi, lancé en amont par le chef d’établissement : proposer des solution innovantes rompant avec le poids d’un historique limitant une projection vers le futur.

Notre travail, au-delà du cumul de connaissances et de ma maîtrise de techniques, a été guidé dès le début par l’intuition, puis par l’exploration d’une sensibilité vis-à-vis de l’être en détresse qui vit temporairement dans les lieux destinés aux soins psychiatriques, comme l’hôpital de Beaumont-sur-Oise.

Mais, tenter de sortir du cadre imposé par les définitions du programme, dans le cadre du concours « conception réalisation » auquel nous participions, ce qui pouvait devenir assez suicidaire. Le pourcentage de maîtres d’ouvrage sensibles à une réflexion globale perméable aux propositions nouvelles, n’est pas énorme.

Mais il fallait prendre le risque de contrarier ce programme pour pouvoir apporter des propositions visant, avant tout, à promouvoir la qualité de vie et le caractère humaniste pour les patients.

On s’est fixé comme principe de base de suivre cette intuition nous poussant vers des solutions idéalistes, mais réalisables. Cette ainsi que nos couloirs fonctionnels se transformèrent, devenant des lieux de décompression et des espaces de vie, que la double circulation canalisant les activités logistiques en dehors des zones patients prenait sa place, que la courbe comme instrument thérapeutique s’imposait et qu’on s’approchait d’un projet riche en propositions.

Des longues discussions ont suivi dans le cadre du dialogue compétitif, pour réussir à convaincre les organismes de tutelle que les variations apportées au programme initial étaient proposées dans l’intérêt de l’équipe patient – corps médical.

Je considère avoir résolu le défi dans la mesure ou le projet de Beaumont-sur-Oise constitue un point tournant dans notre démarche et que les objectifs principaux étaient atteints. Lors de la visite de l’hôpital par les organismes de tutelle plus d’un an après, le médecin chef de service a souligné l’importance de l’apaisement ressenti dans le bâtiment et du changement au niveau de la sécurité : les statistiques montraient, sur une décennie, plus d’un incident de violence hebdomadaire.

Sur cette première période de vie, avec les mêmes patients et le même corps médical, le nouveau bâtiment affichait une ambiance « apaisante » apportant plus de tranquillité et de convivialité auprès des patients, et par conséquent, un meilleur cadre de vie pour le personnel. Aucun incident de violence n’a eu lieu pendant cette période.

 

L’Architecture d’Aujourd’hui : Votre projet illustre une problématique essentielle : l’adaptation de l’architecture à l’appropriation. Comment avez-vous intégré les questions d’usages dans votre projet ?

Victor Castro : Sans avoir la prétention de considérer l’architecture comme un facteur essentiel dans le processus de traitement du patient, je suis convaincu que l’environnement immédiat de l’individu influence d’une manière ou d’une autre sa perception, ses réactions, son comportement et les liens pouvant se tisser entre lui et l’espace enveloppant.

Mettre à disposition du patient un espace qui s’éloigne au maximum de l’agression, de la blessure, de l’angoisse, ou de l’oppression, ne peut lui apporter autre chose qu’un sentiment de bien-être, de mieux-être au minimum. Ce lieu peut alors être considéré comme participant directement ou indirectement à sa thérapie et comme un lieu accessible dont il peut s’en « approprier ».

L’architecte peut apporter « des économies d’énergie » aux niveaux de l’activité des soignants, de la médicalisation des patients, ou encore de la sécurité des usagers, simplement par la diminution d’espaces pouvant être qualifiés d’anxiogènes, et par l’apaisement que l’espace traité avec beaucoup d’humanité peut apporter comme contribution à la thérapie du patient.

Les effets thérapeutiques, les conditions de travail et leur impact sociétal ne peuvent pas se juger sur l’effet immédiat mais bien sur la durée. L’enjeu est dans la validité à long terme du projet et non dans l’affichage d’une performance au jour de son inauguration.

L’évolution de la technique et de la médecine permettra sans doute la disparition de quelques pathologies mais subsistera l’exigence que l’espace enveloppant celui qui souffre soit actif et participe à son apaisement et à son appropriation. L’espace doit apporter sécurité, sérénité et quiétude et non transmettre l’angoisse de la confrontation.

A l’heure où se profilent pour notre société des bouleversements insoupçonnables, qu’il s’agisse des progrès de la science, de l’évolution de la longévité humaine et de ses résultantes sur l’intégration dans la société d’êtres de plus en plus marginalisés, le rôle de l’architecture au sein d’une organisation humaine consiste entre autre à mettre sa sensibilité au service des personnes en détresse et d’ainsi apaiser les tensions d’une société dans laquelle les relations entre les individus se compliquent.

Je reste persuadé que la société bougera. Elle sera de plus en plus sensible aux apports de l’architecture si la mission pédagogique et communicative se développe. L’humanisme de l’architecture permettra sans doute de resserrer les liens entre le patient, l’espace et le temps.

 

Entretien réalisé par L’Architecture d’Aujourd’hui en août 2017.


 

Observateur engagé des grandes tendances du secteur, Batimat a lancé à l’occasion de la Biennale d’Architecture de Venise 2016, la démarche Regard sur l’Architecture, fruit d’un questionnement simple mais primordial : les architectes formulent de véritables visions, mais qu’en est-il de l’impact de leurs bâtiments sur les habitants et les usagers ? Qu’en est-il de l’ambition ultime de l’architecte, à savoir assurer notre mieux-vivre ?

Véritable enquête de terrain menée pendant 12 mois auprès de ceux qui conçoivent, réalisent et vivent le bâtiment, Regard sur l’Architecture offre un éclairage inédit sur une sélection de réalisations hors du commun, réalisées récemment, et choisies pour la qualité de leur « réponse architecturale » à une problématique donnée : habitat d’urgence, habitat social, habitat collaboratif…

Conçu comme un carnet d’inspiration à destination des professionnels et du grand public, Regard sur l’Architecture se concrétisera par l’édition biennale d’un mook, dont la première édition sera disponible en novembre, à l’occasion de Batimat 2017.

Rencontrez les contributeurs du projet lors d’une après-midi de débats animés par L’Architecture d’Aujourd’hui, mercredi 8 novembre à partir de 13h30 sur le Forum Regard sur l’Architecture de Batimat (hall 5A).

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