Une autre ville, vue par Elisabeth Pélegrin-Genel

23 Fév Une autre ville, vue par Elisabeth Pélegrin-Genel

Elisabeth Pélegrin-Genel est architecte, urbaniste, psychologue du travail et auteur de plusieurs livres dont « Une autre ville sinon rien » aux Editions La Découverte. Visionnaire, elle nous livre ses réflexions sur la ville de demain.

 

Quel est votre constat de l’habitat d’aujourd’hui ?

Elisabeth Pélegrin-Genel : Des tas d’enquêtes ont été réalisées et on sait beaucoup de choses sur les attentes des habitants. De nombreux mouvements émergent mais, curieusement, l’habitat change très peu. On devient plus inventif, certes, mais par simple bon sens. Avec le développement de l’économie parallèle et des initiatives telles que Blablacar ou AirBnB, on s’est mis à partager beaucoup plus. En revanche, on répond peu aux nouvelles attentes des gens. Par exemple, la colocation est une tendance forte, en particulier à l’âge de la retraite, mais les appartements ne sont absolument pas conçus pour que des jeunes seniors vivent ensemble. De même, les familles monoparentales se développent, ainsi que les foyers où trois générations vivent sous le même toit. Il faudrait reconfigurer les logements mais dans les faits, à part quelques exemples, cela reste marginal.

 

On entend pourtant de plus parler de l’habitat participatif…

EP-G : En effet, il y a une très forte demande pour l’habitat participatif, qui est un mouvement très intéressant. De manière générale, il y a une demande pour plus de vie collective. L’un des problèmes avec l’habitat participatif, c’est que les projets prennent du temps à se mettre en place. Et une fois que les habitants ont emménagé, ils doivent se rendre disponibles pour assister à de nombreuses réunions. Les familles avec de jeunes enfants manquent souvent de temps. En revanche, les seniors sont une cible intéressante parce qu’ils ont davantage de temps, justement.

 

L’idée de partage est intéressante. Que pouvez-vous nous en dire ?

EP-G : Cette idée de partage est basée sur la confiance. On fait confiance à la personne à qui l’on laisse son appartement, à la personne qui nous emmène en voiture… Tout cela est devenu naturel alors que personne n’aurait parié un centime là-dessus il y a quinze ans. Une telle évolution devrait booster l’habitat participatif. On constate que les gens n’aiment pas qu’on leur impose des partages. Mais quand ce sont eux qui décident, ils sont partants.

 

Parlez-nous des évolutions de l’habitat dans la ville : que voit-on émerger ?

EP-G : En tant qu’architectes, nous travaillons beaucoup sur la surélévation des toits. Quand on est face à une copropriété très dégradée, construire des maisons individuelles sur le toit permet, lors de la vente, de financer les travaux de la copropriété. C’est compliqué à mettre en œuvre d’un point de vue technique, en particulier, mais on considère que c’est très intéressant à développer. Le toit peut aussi devenir un espace collectif, pour l’agriculture urbaine, par exemple. La ville de Detroit, aux Etats-Unis, a évité la mort urbaine grâce à cela. Une telle initiative va dans le sens du « vivre plus simplement et plus sobrement ». A Paris, cela commence. Je suis convaincue que d’ici quelque temps, cela va devenir banal. Le toit peut aussi devenir un espace public, avec une coulée verte qui permet de passer d’un immeuble à un autre.

 

Comment voyez-vous les nouveaux usages des parties collectives ?

EP-G : Les nouveaux usages requièrent de changer d’échelle : on ne raisonne plus au niveau d’un seul immeuble mais de plusieurs. On imagine pouvoir troquer des places de parking, des calories… L’idée de troc, de mutualisation, est en train de passer dans une réflexion collective. On a compris que la ville ne pouvait pas s’étendre à l’infini et qu’il faut faire au mieux avec ce que l’on a. On n’hésite plus à investir des friches industrielles, on dépollue les sols pour pouvoir utiliser les terrains…

 

Et l’on réhabilite des bâtiments destinés à l’origine à un autre usage que de l’habitation ?

EP-G : Oui. C’est ce que l’on peut appeler « refaire la ville sur la ville ». On change l’usage d’anciens bâtiments tels que des prisons, des administrations ou des casernes, et on les transforme en hôtels ou en immeubles de logements. En France, il existe un patrimoine colossal de mètres carrés vides, notamment des bureaux. Paris commence à les reconvertir en habitations. Reconsidérer ce que l’on possède est complexe et coûteux mais c’est intéressant.

 

Parlez-nous de la ville intelligente…

EP-G : Avec les nouvelles technologies, on essaie de rendre la ville plus fluide et plus accessible. On peut obtenir une meilleure collecte des poubelles grâce à des capteurs indiquant si les poubelles sont vides ou pleines, mieux gérer les feux rouges, les embouteillages… Le « clic » permet de faire beaucoup de choses sans bouger de chez soi. Mais on oublie que cela va abîmer la ville. Ainsi, à force de cliquer pour commander ses livres ou pour gérer son compte en banque, les librairies et les agences bancaires sont en train de disparaître. Les rez-de-chaussée deviennent des lieux sinistres. Il y a de moins de commerces et de gens dans la rue, et de plus en plus d’automates. Cela devient préoccupant.

 

Pourtant, on n’a jamais vu autant de rassemblements festifs…

EP-G : Oui, les gens recherchent les moments d’animations festives. Il y a de plus en plus de fêtes, pique-niques, Paris Plage, randonnées en rollers etc. Les habitants des villes oublient l’ordinaire mais reprennent possession de l’espace public pour des moments festifs.

 

Quelle serait la solution pour utiliser ces rez-de-chaussée sinistrés ?

EP-G : Le co-working, par exemple, qui prend la forme d’espaces de travail partagés. Les équipements de quartier, comme les ateliers, des lieux destinés à recevoir les colis de la Poste… Les professions libérales vont peut-être réinvestir les rez-de-chaussée pour être plus accessibles aux handicapés. La reconquête du rez-de-chaussée se fera par du service au sens large.

 

Et les logements eux-mêmes, comment évoluent-ils ?

EP-G : Il y a une meilleure prise en compte du rapport intérieur/extérieur, avec des balcons, des terrasses, ou simplement des jardinières. Il y a une très forte demande d’espaces extérieurs, pour mettre une petite table ou ne serait-ce que pour fumer. Les immeubles évoluent aussi vers une meilleure prise en compte des usages avec des locaux à poubelles aménagés pour le tri, des locaux à vélos, à poussettes… Toutefois, on butte encore sur le partage des espaces extérieurs. Cela fonctionne pour un seul immeuble mais on a du mal à faire passer l’idée de mutualiser les jardins de plusieurs immeubles.

 

Et à l’intérieur des logements, que se passe-t-il ?

EP-G : Les programmes sont encore très classiques. L’architecte Sophie Delhay a fait une expérience, à Nantes, avec des appartements de quatre pièces bien agencés, mais où les quatre pièces ont la même taille. Elle est partie du constat que maintenant, les enfants ont leur écran dans leur chambre, les parents ont la télévision dans leur chambre, et que le séjour n’est plus un lieu de rassemblement comme il l’était avant. L’idée de cohabitation est aussi en train de progresser, avec une conception différente de l’appartement. A Rouen, des bailleurs sociaux ont prévu des 5 pièces destinés non pas obligatoirement à des familles mais aussi à cinq adultes. Et tout ce que fait Habitat & Humanisme est très intéressant, avec des appartements pour familles monoparentales, pour personnes âgées, pour apprentis…

 

Et qu’en est-il de l’évolution des zones périurbaines ?

EP-G : Le périurbain est un gisement et une richesse de projets. On voit des projets IMBY (l’opposé de NIMBY : Not In My Backyard*), qui fait l’apologie de vie collective. Aujourd’hui, il faut remettre de l’espace public là où il n’y en a pas, en particulier dans ces zones pavillonnaires où l’on n’a pas du tout envie de se promener. Il faut des parcelles plus petites, pour amener plus d’habitants et, en conséquence, plus d’équipements comme les écoles, les commerces, les bus scolaires…

 

* Pas dans mon jardin

Contacter l'auteur

Veuillez laisser ce champ vide.

Soyez le premier à commenter

Poster un commentaire